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Un nouveau regard sur la musique pour l'image...

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EN TOUTE LIBERTE,

PHILIPPE SARDE RACONTE LES DEUX AMIS

 

Retour sur la belle rencontre entre le compositeur Philippe SARDE et le cinéaste et acteur Louis GARREL, à l'occasion de la sortie en vidéo du premier film de ce dernier : LES DEUX AMIS; une histoire pleine de poésie, de tendresse, se déroulant sur   trois jours, trois nuits, pendant lesquels une fille (Mona, une vendeuse dans une sandwicherie et dont un lourd secret la rend obscure et évanescente,  jouée par Golshifteh FARAHANI) et deux amis, Abel (Louis GARREL, remarqué notamment dans LES CHANSONS D’AMOUR de Christophe HONORE) et Clément (Vincent MACAIGNE, qui incarne un figurant cynique et joyeusement mélancolique), partagent des péripéties tragicomiques. Les deux amis se lancent ensemble dans l’aventure de la conquête amoureuse. Mais le chiffre 3 est celui du dérèglement… Par sesthèmes, ses ambiances et ses ruptures de tons, du lyrisme au burlesque, ce film, selon les dires de la productrice Anne-Dominique TOUSSAINT, intelligent et touchant, embrasse plusieurs familles du cinéma français, celle des auteurs romantiques mais aussi de la comédie populaire. Ce qui a permis à Philippe SARDE d’écrire une musique superbe, basée sur l’intériorité des personnages et qui s’articule autour de trois thèmes : certains joyeux et pianissimo, d’autres plus sentimentaux, à base de clarinette sur le personnage de Mona, et de cordes ; des thèmes principaux joués par des solistes anglais et enregistrée à Paris ! Entre passé (ce n'est pas par hasard si le disque se trouve dédicacé à Laurent HEYNEMANN, Georges LAUTNER et Yves BOISSET) et présent, Philippe SARDE raconte de manière sensible et directe sa collaboration avec Louis GARREL : il revient ainsi sur sa rencontre avec l'homme, sur le film qui, pour lui, parle notamment du remords, de l’amitié plus fort que l’amour, et les étapes de l'écriture de cette musique : le choix de musiciens anglais et l'enregistrement à l'église du Liban. Bien sûr, il  évoque des thèmes qui font la part belle à l'émotion et à l'optimisme.  Mais il nous parle aussi de ses fondamentaux, en particulier de son attachement à la mélodie, la musique écrite, qui permet de se rapprocher du public et au film de s'envoler. Enfin, il réagit, à notre demande, à la disparition de James HORNER ; en toute liberté !

 

Louis GARREL, Son Ami !

 

Philippe SARDE, votre  rencontre avec Louis GARREL est-elle due au hasard ?

Philippe SARDE : je ne crois pas ! Simplement parce que, d'abord, je le connaissais déjà comme acteur, en l'occurrence dans LE MARIAGE A TROIS réalisé par Jacques DOILLON en 2010 et dont j'avais composé la musique.

 

C'est Louis GARREL qui vous a appelé pour  LES DEUX AMIS ?

PS : absolument car je le connaissais aussi comme personne; un homme très émouvant, extrêmement sensible, angoissé. C'est-à-dire une image relativement différente de celle qu'il dégage comme acteur.

 

Qu'est-ce que vous vous êtes dits au téléphone ?

Philippe SARDE : il m'a parlé de son film, qu'il aimerait que le vois et, s'il me plaisait, que j'en compose la musique. J'ai évidemment accepté qu'on le visionne ensemble tout en le prévenant que je pouvais m'endormir au cours de la projection.

 

Comment expliquez-vous ce risque de sommeiller en voyant un film ?

Philippe SARDE : visionner un film représente toujours un problème pour moi à cause de ce risque que je m’endorme. Ce qui ne signifie pas que je n'apprécie pas le film. Au contraire, vous qui me connaissez bien, vous savez que je reste un homme de cinéma. Ce qui veut dire que, d'une certaine manière, parfois même en ayant visionné seulement un quart d'heure de film, cela me suffit pour m'approprier une   photographie de l'œuvre complète et commencer à réfléchir à la musique.

 

Et Sur LES DEUX AMIS ?

Philippe SARDE : je ne me suis pas endormi tellement j'ai trouvé le film très attachant. Ceci dit, sachant que je réfléchis toujours par rapport à ce qui va me servir pour l'écriture, je me trouvais devant deux problèmes : d'abord, je me suis dit, inconsciemment, qu'il fallait que je visionne le film jusqu'au bout pour voir comment je peux dessiner l'architecture de la musique. Cela me paraissait important car Louis GARREL avait posé des musiques temporaires, ainsi que quelques chansons, qui m'ont paru intéressantes à écouter car elles amenaient un climat.  Mais, à mon avis, elles ne sonnaient absolument pas juste par rapport au film. Ensuite, il me semblait que je pouvais contribuer à ce que le film touche un public populaire, plus large que celui auquel on associe habituellement Louis GARREL.

 

Vous êtes-vous interrogé sur la place qu'il accorderait à la musique ?

Philippe SARDE : évidemment que je me suis posé cette question pour construire mon scénario musical. Et, au final, je suis satisfait car Louis GARREL m'a permis de placer  trente-cinq minutes de musique dans le film. Ce qui reste beaucoup pour un film qui dure une heure et quarante minutes. Mais ce semblait nécessaire, justement pour créer, à travers la musique, une deuxième histoire et surtout raconter l'intérieur des personnages. Ce qui, pour moi, rejoint l'intérêt du film qui, je trouve, n'apparaît jamais emphatique, ou démonstratif, en ce qui concerne les sentiments. A partir de là, je me suis dit que la meilleure manière pour moi de rentrer dans le film consistait à écrire une musique émotionnelle.

 

La Musique D'un Film Sans Mélodie, Cela Ne Veut Rien Dire !

 

Tenait-il aussi à une musique mélodique comme souvent dans les comédies?

Philippe SARDE : je crois qu'il tenait à cette dimension mélodique. D'abord, parce que Louis GARREL se sent très proche des films de Claude SAUTET dont les musiques contiennent toujours des thèmes mélodiques. Ensuite, et c'est probablement une des raisons pour lesquelles nous avons collaborés, c'est qu'il pense, et  il a raison, que les musiques des films aujourd'hui, pour la plupart, ne comportent plus de mélodies. Et, pour moi, la musique d'un film sans mélodie, cela ne veut  rien dire !  Je ne dis pas  qu'il faut écrire une chanson mais une musique de film doit contenir au moins une mélodie, un air. Sur LES DEUX AMIS, il y en a d'ailleurs trois.

 

Pour quelle raison la mélodie apparaît aussi importante dans une musique de film ?

Philippe SARDE : tout simplement car la mélodie permet de se rapprocher du public. Elle donne une certaine émotion et elle permet au film de s'envoler. Dans le cas des DEUX AMIS, elle permet surtout de rapprocher encore une fois le public, sans que cela ne fasse film d'auteur.

 

Pensez-vous qu'il était possible de raconter de manière différente d'un film d'auteur l'histoire de ce triangle d'amis ?

Philippe SARDE : complètement et Louis GARREL le démontre ! Au delà du sujet, ce qui m'a vraiment plu, c'est que ce film parle d'amitié et surtout de remords; un sujet  rarement abordé au cinéma et qui m'a vraiment intéressé. En effet, on voit Clément, qui se trouve amoureux de Mona sauf que c'est son ami Abel qui couche avec elle ! Simplement, il ne le fait qu'une seule fois, car il place l'amitié au-dessus de l'amour. D’où ce remord d'avoir franchi la barre de l'amitié.

 

Pensez-vous que les sentiments se mélangent lorsque Mona devient amoureuse de l'un puis amie des deux ?

Philippe SARDE :  je dirais surtout que le film raconte une véritable histoire d'amitié. Mais avec cette particularité, et cela m'a touché et inspiré, à l'intérieur, d'intégrer ce sentiment de remords qui fait que, finalement, le personnage d’Abel cherche à récupérer non pas Mona mais son ami Clément; c'est-à-dire celui qui, à ce moment du film, le repousse car il se trouve amoureux de Mona. A partir de là, je me suis dit qu'il faut que ma musique  permette aux spectateurs de s'accrocher aux sentiments en général.

 

Comment vous y êtes vous pris ?

Philippe SARDE : de manière  très simple. Louis GARREL m'a dit au téléphone qu'il aimait bien le piano. J'ai trouve sa remarque intéressante car le toucher d'un pianiste sur l'instrument donne l'émotion sur un thème. De plus, avec le piano, je pouvais écrire une musique qui englobe différentes émotions, parfois joyeuses, d'autres fois tristes. C'est pour cette raison que le piano occupe une place importante dans la musique du film.

 

Une place importante mais pas exclusive ?

PS : je ne voulais pas me limiter à une musique au piano. Bien sûr, le piano peut faire partie de l'orchestre mais il me paraissait évident qu'il ne fallait pas que je reste dans une espèce de minimalisme au niveau musical. Je me suis alors dit qu'il fallait que j'utilise plusieurs éléments: il faut d'abord que je reste dans ce qu'il reste possible de faire sur le plan de la production même si, pour moi, un budget limité ne représente pas un problème. Ensuite, concernant l'instrumentation, je ne pouvais pas utiliser un orchestre symphonique car le film ne peut pas le supporter. D'ailleurs, je me rappelle que, parmi les musiques temporaires, Louis GARREL avait sélectionné des musiques pour grand orchestre qui, non seulement ne fonctionnaient pas du tout mais, en plus, cassaient le climat du film.

 

C'est L'instrumentation Qui  Donne Le Climat

 

A quel moment avez-vous pensé orchestration de la musique ?

Philippe SARDE : très vite car j'adore penser à l'orchestration avant même de commencer la composition. Ce que j'explique par le fait que, pour moi, c'est l'instrumentation qui donne le climat. Pour LES DEUX AMIS, je me suis dit qu'il fallait des cordes mais pas trop ; c'est-à-dire deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse. J'ai aussi utilisé une harpe, qui me paraît très importante pour dialoguer avec le piano. Ensuite, j'ai utilisé une clarinette car c'est un instrument qui comporte un souffle qui amène une émotion et qui me paraissait très juste sur le personnage de Mona.

 

Le choix de solistes anglais a t-il été évident ?

PS : pour jouer cette musique, j'ai voulu engager d'excellents solistes, en l'occurrence des anglais avec lesquels j'ai l'habitude de travailler. Ainsi, pour jouer de la clarinette, j'ai appelé Andrew MARRINER, avec lequel j'ai souvent collaboré. J'ai donc appelé Colin SHEEN, mon contractor à Londres afin de les contacter. Que ce soit  pour  jouer du piano, de la harpe, en passant par la clarinette et les cordes : je voulais les meilleurs solistes ! Donc des musiciens qui jouent extraordinairement bien et qui, en même temps, dégagent une émotion naturelle. Par exemple, Michael DAVIS, depuis une quarantaine d'années, je l'ai utilisé pratiquement dans tous les films où on entend un violon !

 

A t-il été question d'enregistrer à Londres?

Philippe SARDE : je me suis intéressé quant à cette éventualité. Puis, après réflexion, bien que sachant que ce serait plus difficile, j’ai trouvé plus judicieux d'enregistrer à Paris, à l'église du Liban.

 

Pour quelle raison avez-vous préféré enregistrer dans une église ?

Philippe SARDE : cela aurait constitué une erreur que d'enregistrer cette musique dans un studio. Ce que j'explique par le fait que, dans un studio, à part à Londres, le son apparaît tellement magique qu'on a l'impression, en ressentant la musique, de voir les musiciens. Or, je ne voulais pas qu'on ressente une telle impression à l'écoute de la musique des DEUX AMIS. Et le seul endroit qui contient l'acoustique nécessaire à la musique de ce film c'est justement l'église du Liban.

 

C'est un endroit où vous avez déjà enregistré ?

PS : je connais l'église du Liban depuis que j'y ai enregistré, avec Ivry GITLIS, la musique de LA VIE DEVANT SOI de Moshe MIZRAHI en 1977 et quelques autres comme LES VOLEURS d'André TÉCHINÉ. Je suis donc habitué à l'acoustique de l'église du Liban, qui contient un minimum de réverbération. Ce qui aboutit à une espèce de dématérialisation des instruments qui fait que l'on ne sait pas qui joue.

 

Les solistes anglais ont-ils hésité à faire le déplacement à Paris ?

PS : ils ont été formidables car, même s'ils me connaissaient, ce n'était pas évident qu'ils acceptent tous de se libérer ! Par exemple, la fantastique violoncelliste Caroline DALE s'est fait remplacer pour pouvoir venir à Paris, et les autres ont fait la même chose. Ce que je vous raconte, c'est finalement une histoire d'amitié et de fidélité entre un compositeur et des musiciens. J'aime bien le rappeler car cela correspond à l'histoire du film. Je vous raconte cela aussi car, sur ce film, avant même de commencer l'écriture de la musique proprement dite, il me paraissait important de reprendre un climat amical avec les musiciens anglais.

 

 

Premier Film Ou Pas, Le Challenge Du Compositeur Reste Le Même

 

Accordez-vous une importance différente aux premiers films ?

PS : je ne me pose jamais la question de savoir s'il s'agit d'un premier film ou pas. Pour moi, mon challenge reste absolument le même et sur sur tous les plans. Je veux dire par là que, sur un premier film, j'éprouve le même tract que sur l'œuvre d'un cinéaste chevronné. Il en est de même en ce qui concerne le budget. Ce n'est pas parce que c'est un film à petit budget que j'ai plus ou moins le tract. J'ai autant le tract si ce n'est plus ! Ce qui m'intéresse, c'est de  trouver un partenaire pour que notre collaboration fonctionne. C'est ce qui s'est passé avec Louis GARREL, et je trouve cela très important par rapport au sens de la musique.

 

Comment définiriez-vous Louis GARREL ?

PS : C'est  un homme d'une extrême sensibilité dans la vie. Ce qui se ressent dans son jeu d'acteur. Je trouve aussi que c'est un homme très à vif, qui peut éprouver des espèces de crises d'angoisse. J'ai évidemment appris à le connaître et nous sommes devenus assez amis. C'est important car, vous le savez, j'ai besoin de partager une relation plus que professionnelle, souvent amicale, avec le réalisateur pour écrire la musique de son film. Surtout sur ce film, il s'agissait vraiment que la musique constitue une histoire d'amitié entre moi, Louis GARREL et les musiciens anglais.

 

Vous vous êtes tous retrouvés à l'enregistrement ?

PS: absolument, sous le regard du metteur en scène, mes amis musiciens et moi  nous sommes retrouvés à l'église du Liban  où nous avons enregistré la musique. D’ailleurs, Louis GARREL a fait preuve d'une  grande vigilance, pendant l'enregistrement bien sûr, mais aussi tout au long de la découverte des thèmes. Alors même qu'ils n'étaient pas encore aussi développés que dans le film. Cela a été très enrichissant de travailler avec un metteur en scène qui se sentait très impliqué par la musique. En fait, pour moi, Louis GARREL  représentait comme un miroir de ce que devait être la musique.

 

Cela veut dire que l'homme vous a inspiré pour la musique?

PS : absolument. Si le compositeur s'inspire uniquement du film, il risque de faire des doublons, des pléonasmes. Par contre, s'il s'inspire du metteur en scène, avec un soupçon de métier et de talent, on a des chances d'éviter les pléonasmes. Ce qui tombe bien car, moi, ce qui m'intéresse, c'est de rentrer dans la tête, la sensibilité, d'un metteur en scène. J'ai utilisé finalement une dizaine de musiciens mais, finalement, on ne sait pas combien il y en a en fait.

 

Quand on entend les cordes, cela amène quand même une épaisseur ?

PS : évidemment car ces musiciens constituent de très grands  solistes. Vous prenez les dix mêmes musiciens mais qui ne sont pas des grands solistes, la musique ne sonne pas. Vous n'avez pas l'impression d'une vraie chaleur, d'une véritable tension. Vous savez, même quand j'ai utilisé trois musiciens, j'ai voulu les meilleurs ! Sinon, pour moi la musique est foutue. D'ailleurs la production a compris que ce film nécessitait, pour qu'il apparaisse proche du public, une musique qui soit fabriquée avec les meilleurs musiciens. C'est donc aussi grâce à la production que cette musique existe.

 

Louis GARREL vous a t-il rappelé vos débuts avec Claude SAUTET ?

PS : votre remarque m'amuse car, parfois, Louis GARREL me disait qu'il représentait un petit Claude SAUTET. Et moi je lui répondais qu'il existe seulement un bon film. Bien sûr, j'ai eu la chance de travailler avec de très grands metteurs en scène qui, pour la plupart, n'existent plus. Et de retrouver aujourd'hui un jeune cinéaste comme Louis GARREL, c’est formidable. Vous savez, moi, à seize ans, j'ai rencontré Claude SAUTET, puis après Roger VADIM et Marco FERRERI, des gens qui avaient alors trente ans de plus que moi. Aujourd’hui, c’est moi qui a trente ans de plus que Louis GARREL mais, peu importe, pour moi, l'âge ne compte absolument pas !  

 

Pouvez-vous nous parler de ce thème assez joyeux, d'inspiration classique au piano solo que l’on entend lorsqu’Abel et Clément et qui rappelle la musique de QUI C'EST CE GARÇON ?

PS : Louis GARREL m'avait dit qu'il voulait une musique dans le style de Jean-Sébastien BACH. Et justement, dans un des mouvements de QUI C'EST CE GARÇON, j'avais écris des mesures très classiques et qui rappelaient parfois Jean-Sébastien BACH. Sur ce thème des DEUX AMIS, j'ai essayé, et cela m'a beaucoup intéressé, de mélanger le classicisme de la musique à une certaine modernité. J'ai aussi voulu, comme très souvent, que cette musique apparaisse intemporelle, c'est-à-dire qu'on ne puisse pas la classer dans un style.

 

Pouvez-vous nous parler de la première musique du film, celle du début, sur la séquence de la sortie de prison puis de la rencontre avec les deux amis ?

PS : après le travelling sur la douche puis le générique de début sur lequel n'y a presque pas de musique, on entend du cor, de la clarinette sur le thème qui précède la séquence de la sortie de prison. Il s’agit d’une musique qui accompagne le visage triste de Mona. Mais dès qu’elle sort, la musique dévient chantante, avec le lancement du thème enjoué au piano, en fait un des thèmes principaux. Sur cette séquence, qui correspond à une ouverture vers la liberté, l'orchestre joue avec une précision fabuleuse. Cette musique apparait importante car, en racontant une histoire, elle coïncide avec le lancement du film. Alors qu’on voit des plans fixes, qui représentent des gestes, lorsqu’elle emprunte le train puis le bus, la musique raconte autre chose, qui n'a rien à voir avec ces images de vie de banlieusard ; au contraire, la musique donne ici une classe intérieure sur le personnage.

 

Était-ce indispensable de jouer sur l'intériorité des personnages ?

PS : pour moi cela l'était et je vais vous expliquer pourquoi. Quand j'ai vu les premières images,  je me suis dit que, en jouant sur l'intérieur des personnages, ce film devrait plaire à un large public. Et, d'un bout à l'autre de la conception de cette musique, j'ai gardé à l'esprit cette idée. C'est aussi pour obtenir ce résultat que j'ai enregistré avec des musiciens qui jouent avec une précision que l'on rencontre seulement avec des solistes extraordinaires, ou anglais ou américains ; en France, je n’en connais pas qui jouent avec une telle précision !

 

Pouvez-vous nous parler du morceau qui s’intitule A La  Porte, qui comporte du piano joué de manière très intimiste puis une mélodie légère, mélancolique?  

PS : sur cette séquence, où Abel rejette violemment Mona, j'ai voulu faire une musique qui évoque le remords. En effet, pour moi, quand il la met à la porte, et alors même qu'il n'est pas encore sorti de la pièce, cela représente davantage du remords que de la violence, que contient pourtant la séquence. D'où cette musique que j'ai voulu touchante et que l'on entend également à la fin du film, quand ils se retrouvent mais qu'elle doit retourner en prison. Cette musique, qui mélange le piano la harpe et la clarinette, représente en fait une course dans l'intérieur des personnages et c’est justement ce qui m'intéresse dans la musique ; refaire simplement ce que l'on voit à l'image ne présente pas d'intérêt.

 

S'agit-il d'un thème original car, même s'il apparaît très Philippe SARDE, il rappelle certaines musiques passées, notamment pour des films de Pierre GRANNIER-DEFERRE ?

PS : il s'agit bien d'un thème original. Il peut, effectivement, rappeler d'autres de mes musiques passées. Pour moi, cela vient du fait que, bien que j'ai travaillé avec beaucoup de cinéastes différents, j'ai essayé de garder, même si les musiques apparaissent différentes, une ligne personnelle et continue. D'ailleurs, comme me l'a dit Louis GARREL pendant la séance d'enregistrement, cette musique constitue du Philippe SARDE. Et moi, je lui répondais que je ne pouvais pas composer autre chose car on ne peut pas échapper à soi-même!

 

Est-ce pour cette raison que, sur ce disque, vous avez mis une dédicace à trois metteurs en scène emblématiques de votre carrière : Georges LAUTNER, Laurent HEYNEMANN et Yves BOISSET ?

PS : ces trois metteurs en scène ont représenté des étapes très importantes dans ma vie. J'ai dédicacé ce disque à Georges LAUTNER surtout par rapport au film LES DEUX AMIS. Les dédicaces à Laurent HEYNEMANN et Yves BOISSET se rapportent  davantage au film italien.

 

A quoi rattachez-vous cette fin du film ouverte et joyeuse?

PS : cela fait partie du talent de Louis GARREL de  terminer le film dans une humeur résolument optimiste. Et la musique y participe complètement ! Il me paraît évident qu'on se situe loin d'une musique triste, écrite pour un film social. D'ailleurs, le dernier morceau, qui s'intitule En Prison, apparaît très joyeux. Il intervient en même temps que le personnage de Louis GARREL recherche son ami dans la rue afin de le récupérer.

 

Il le fait alors que, pendant ce temps, son amie s'apprête à retourner en prison ?

PS : vous touchez là encore au talent de Louis GARREL qui met en parallèle deux séquences. D'un côté, on voit Mona qui, de nouveau, va se faire arrêter et retourner en prison. Mais ce n'est pas l'essentiel; n'oublions pas que le film s'intitule LES DEUX AMIS. Ce qui apparaît important, à l'image et dans la musique, ce sont les deux amis qui se sont perdus.

 

Mais, entre ces deux amis, et pendant tout le film, il y a Mona ?

PS : c'est vrai qu'elle apparaît, à travers un mouvement de clarinette qui la représente, toujours au milieu de ses deux amis. La musique intervient aussi au moment où elle pénètre dans la voiture puis s'en va vers son destin; elle ne représente alors plus qu'un bon souvenir. Pour preuve : à l'écran, on reste sur les deux camarades car, au final, c'est bien leur amitié qui reprend le dessus. Encore une fois, je ne souhaitais pas terminer sur une musique triste. Je me suis vraiment efforcé d'écrire une musique qui reflète cette ouverture sur l'amitié, sur la vie. Il s'agit donc d'un final qui reprend le thème principal du film et qui, au delà, représente également cette rencontre cinématographique entre Louis GARREL et Philippe SARDE.

 

De quelle manière parvenez-vous à apporter du lyrisme sur le morceau qui s'intitule Le Tournage, dans lequel vous reprenez le thème de la sortie de Prison?

PS : sur Le Tournage, je le reprends effectivement mais sans m'attacher à la référence à Jean-Sébastien BACH. Cela me paraissait nécessaire pour  montrer le côté joyeux du personnage, sur la séquence où Mona rigole avec des enfants dans un café. Il ne s'agit donc pas d'une musique triste; cela devient même une musique lyrique mais cela, j'y parviens seulement grâce à de très bons musiciens.

 

Avez-vous voulu éviter d'écrire une musique de film d'auteur ?

PS : je pense qu'en l'écoutant, on se rend bien compte que l'on ne trouve pas devant une musique destinée à un film d'auteur. En même temps, il ne s'agit pas non plus d'une banale comédie. Le film se situe en fait entre les deux et, pour moi qui ne peut écrire que des musiques d'émotion, cela me satisfaisait.

 

E La Chiamano Estate

 

Pour quelle raison avez-vous souhaité inclure la musique de ce film italien ?

PS : d'une part parce que la partition du film LES DEUX AMIS est relativement courte. D'autre part, j'ai trouvé que cette musique inédite, même si elle reste complètement différente, se situe dans la continuité de celle écrite pour LES DEUX AMIS.

 

Vous recherchiez en quelque sorte des films qui se répondent?

PS : on peut dire cela. Même si les films ne contiennent rien en commun, on reconnaît, en les écoutants, qu'il s'agit de deux musiques de Philippe SARDE. Mais on sent aussi que cette deuxième musique représente un élargissement, quelque part une suite, de la première; une concrétisation de l'ouverture qui apparaît à la fin du film de Louis GARREL. D'ailleurs, si vous écoutez le disque sans les images, vous verrez que ces partitions se déroulent presque comme une seule œuvre de concert.

 

Comment l'expliquez-vous?

PS : j'ai voulu donner, aussi bien dans LES DEUX AMIS que le film italien, le même sentiment de rapprochement émotionnel du public à travers la musique. Ce n'est d'ailleurs pas quelque chose de nouveau; depuis LES CHOSES DE LA VIE, cette exigence a toujours constitué ma priorité en tant que compositeur !

 

Depuis combien de temps n'aviez-vous pas composé la musique d'un film italien avant E LA CHIAMANO ESTATE ?

PS  : cela faisait longtemps ! Cela m'a d'ailleurs rappelé mes collaborations avec Marco FERRERI bien que le réalisateur de ce film, Paolo FRANCHI, soit complètement différent. Pour ce film, il a d'ailleurs obtenu le Grand prix de la mise en scène à. Rome et Isabella FERRARI le prix de la meilleure actrice !

 

En Mémoire De James HORNER

 

Que vous a inspiré la disparition de James HORNER; l'avez-vous déjà croisé à Londres

PS : nous ne nous sommes jamais rencontrés, et ce malgré, qu'effectivement, il a souvent enregistré, comme moi, aux studios d'Abbey Road à Londres. En ce qui concerne la musique de James HORNER, je me dois d'être honnête avec vous en vous répondant qu'elle ne m'a jamais passionnée. Mais, je dois reconnaître que je le respectais car, au contraire de beaucoup d'autres, lui continuait à composer de la musique très mélodique, écrite.

 

Que voulez-vous dire par musique très écrite ?

PS : il composait ce que je considère comme de la vraie musique. Je trouve sa disparition d'autant plus regrettable qu'il parvenait à imposer aux studios sa vision de véritable compositeur de musiques de films. Lorsque j'ai appris sa disparition, dans un stupide accident d'avion, j'ai vraiment ressenti de la tristesse.

 

Que représentez pour vous, par rapport à d'autres compositeurs, James HORNER ?

PS : avec John WILLIAMS, qui reste encore vivant, James HORNER représentait le dernier d'une fratrie de compositeurs comme il n'en existe plus. Bizarrement, ce n'est qu'à sa disparition, et avec le recul, que je me suis rappelé que James HORNER avait quand même écrit de belles musiques. Avant, je ne me serais peut-être pas dit la même chose. Pour moi, James HORNER appartenait vraiment à la famille des grands compositeurs de musiques de films. Alors, à sa disparition, je me suis dis, et c'est triste d'établir un tel constat, que la place reste ouverte aux compositeurs d'aujourd'hui qui, pour la plupart, ne font ni de la musique écrite ni des thèmes mélodiques. Moi, je revendique dans mes musiques une véritable écriture dans laquelle, je pense, on reconnaît ma patte.

 

Voulez-vous dire, qu'aujourd'hui, la tendance n'est plus à la musique écrite ?

PS : mon sentiment est, qu'actuellement, trop de bandes originales ressemblent davantage à des effets spéciaux, à des successions de boucles électroniques, qu'à de la musique. Et ceux qui la font constituent, pour moi, davantage des sound designers que des compositeurs!

 

Avec quel genre de cinéastes vous voyez vous travailler dans l'avenir ?

PS : à la sortie du film LES DEUX AMIS, j'ai envie de vous répondre que j'ai envie de continuer à travailler uniquement avec des cinéastes de la trempe de Louis GARREL. J'ai l'impression que, si je faisais l'inverse, je serais en train de renier tout ce que j'ai fais depuis LES CHOSES DE LA VIE.

 

LES DEUX AMIS. Un film de Louis GARREL, avec Vincent MACAIGNE, Golshifteh FARAHANI et Louis GARREL. Musique originale de Philippe SARDE disponible chez Quartet records.

Dvd et Blu-ray disponibles chez Ad vitam distribution.

En complément : LA REGLE DE TROIS, un court métrage de Louis GARREL (2011) avec le même trio d’acteurs que dans LES TROIS AMIS et une musique originale d’Alex BEAUPAIN ; Sur le tournage du film : entretien avec Louis GARREL, les acteurs et la productrice Anne-Dominique TOUSSAINT, une réalisation Fondation GAN pour le cinéma et la bande annonce.

 

Entretien réalisé à Paris en septembre 2015 - tous droits réservés.